HAUNTED TELEGRAPH [2020]
POUR UN IMAGINAIRE SONORE DE L'AU-DELÀ

INSTALLATION GÉNÉRATIVE EN COURS DE CRÉATION 
FIN DE RÉALISATION PRÉVUE AU 31 OCTOBRE 2020


Connecté à des capteurs permettant d’élargir le seuil de la perception humaine, le récepteur d’un télégraphe à aiguilles réagit aux variations puisées dans son environnement immédiat. Cette démarche consiste en l’entraînement d’une intelligence artificielle pour analyser des phénomènes imperceptibles – l’évolution d’ondes électromagnétiques présentes dans l’espace sous différentes formes – afin d’y détecter du sens : paroles, mots, phrases, etc. 

Le public est d’abord invité à écouter le son produit par cette étrange machine, qui transpose en fréquences audibles le flux étudié par le réseau neuronal : une sorte de bruit blanc fluctuant, dont les modulations rappellent les formants de la voix. Lorsque des occurrences sont trouvées, le télégraphe s’active pour transmettre ces messages en provenance de l’invisible. Toute l’activité de la machine est consignée au sein d’un journal de bord, permettant aux spectateurs de consulter l’ensemble des informations mystérieuses captées par ce dispositif. 

Si nous semblons prisonniers de l’illusion d’un monde unique, cette installation générative tente de révéler l’imaginaire d’autres mondes possibles, parallèles ou sous-jacents à celui-ci, en s’appuyant sur les promesses technologiques du futur pour permettre une nouvelle lecture du présent.


Programmation informatique – conception sonore et interactivité : Alexandre Burton (Artificiel)
Programmation informatique – intelligence artificielle (deep learning) : Léo Dubus
Fabrication des capteurs et mécanisation du télégraphe : FabLab Les Usines 
Coordination scénographie : FabLab Les Usines 


Production déléguée : Association AY128 – Les Usines
En coproduction avec Avatar (Québec), Le Lieu Multiple – Espace Mendès-France Poitiers et la plateforme Chroniques, soutenue par le Conseil Régional de la Région Sud et la Ville de Marseille et l’Institut Français à Paris, coordonnée par Seconde Nature et ZINC. 

Un projet soutenu par le contrat de filière arts plastiques et visuels en Nouvelle-Aquitaine (Ministère de la Culture, Région Nouvelle-Aquitaine et Réseau Astre). 

Avec l'aide du CCSTI - Réseau néo-aquitain de la culture scientifique.



NOTE D'INTENTION


Évolution des télécommunications et fascinations spirites

Depuis le développement de l’électricité – qui fit naître notamment l’ère du télégraphe électrique puis du téléphone – jusqu’à l’invention du phonographe, l’histoire de la modernité sonore est traversée par l’idée de spectre, comme si la possibilité d’une voix soudainement désincarnée et la capacité à communiquer en temps réel à distance avaient alors permis de séparer définitivement la conscience du corps charnel. Dans une époque marquée par le développement du spiritisme dans la culture occidentale, où la photographie postmortem bat notamment son plein, l’invention du phonographe par Thomas Edison en 1877 est symptomatique de cette logique de hantise, puisqu’il est alors considéré comme un instrument capable de conserver la voix d’un individu par-delà la mort, de manière à le faire revenir indéfiniment telle une âme errante. Dans Histoire du spiritisme, Arthur Conan Doyle rappelle également que les cônes d’aluminium des phonographes étaient utilisés lors des séances médiumniques pour amplifier la voix, de manière à «former une petite chambre noire dans laquelle les véritables cordes vocales utilisées par l’esprit pouvaient se matérialiser». Fasciné par la mort et la survivance de l’âme, Edison lui-même consacra les dix dernières années de sa vie au développement de son projet inachevé, le nécrophone, un appareil scientifique permettant de communiquer avec les morts.

Dans son essai «Haunted Media», Jeffrey Sconce examine la corrélation entre le développement des nouveaux médias électroniques et des croyances spirituelles dans la société américaine, en montrant comment la notion de présence électronique a progressivement évolué au fil des décennies. Il aborde notamment la montée du spiritualisme en tant que réponse utopique aux puissances électroniques présentées par la télégraphie : l’Amérique du 19e siècle, qui se passionnait pour les avancées de la télécommunication, idolâtrait Samuel Morse, l’inventeur du télégraphe électrique (1836) et de l’alphabet qui permettait de s’en servir. Les spirites assimilèrent aussitôt le système des raps, les coups frappés selon un code convenu, à un télégraphe spirituel pour communiquer avec l’au-delà. On invita les esprits à se servir de tables, de guéridons, de planchettes pour se manifester – des auteurs comme Edgar Allan Poe ou Victor Hugo étaient d’ailleurs de fervents pratiquants de la méthode de la table tournante. Puis, l’on tenta de se passer des objets pour pratiquer le contact plus direct avec les esprits. Le medium «télégraphiste» se trouva vite concurrencé par le médium «téléphoniste», qui mit directement ses cordes vocales à disposition des esprits pour leur prêter sa voix : un phénomène qui coïncide étrangement avec les avancées technologiques en matière de télécommunication, soit l’invention du téléphone. Ainsi, le télégraphe, le gramophone, le téléphone et même le cinématographe ont su percuter, voire influencer les phénomènes qu’observaient les amateurs de communication spirite. Peu importe les jugements que l’on peut avoir aujourd’hui par rapport à ces pratiques, le spiritisme de l’époque permettait d’explorer le monde des esprits comme on étudiait celui des molécules ou des étoiles, réconciliant alors la croyance et la science.

Tout compte fait, dans leur évolution, les techniques modernes de communication – le téléphone, la radio, le cinéma, la télévision, l’informatique, etc. – n’ont pas fait disparaître cette notion de spectre. Au contraire, ces machines démultiplient soudainement les occasions pour nos «fantômes» de venir hanter nos vies. Kafka expliquait que la simple correspondance épistolaire a introduit dans le monde «un terrible désordre des âmes» : communiquer avec quelqu’un qu’on ne voit pas, c’est en quelque sorte établir avec cette personne une communication spirite, où se rencontrent les esprits par le biais de l’échange de lettres. Deleuze lui a d’ailleurs emprunté le terme «machines à fantômes» pour critiquer les moyens modernes d’expression auxquels appartient le cinéma, qui brouille nos repères d’espace et de temps pour laisser place à de nouveaux modes de perception du réel. Et c’est sans parler de l’évolution des recherches scientifiques, notamment dans le domaine de la physique quantique, qui laissent présager une forme d’intérêt pour des phénomènes comme les multivers, la téléportation, la bilocation, etc.

C’est donc autour d’une réflexion sur ce lien plausible entre l’évolution des télécommunications et des fascinations spirites que se situe ce projet. Mais à l’ère du numérique et des objets connectés, dans un monde visiblement plus enclin au matérialisme, comment aborder ces notions sans tomber dans le cliché contemporain du chasseur de fantômes, et en conservant une démarche relativement scientifique et objective? Car peu importe les systèmes de croyance qui gouverne nos vies contemporaines, il n’en demeure pas moins que le grand mystère de la mort n’a encore jamais été résolu, et qu’il continue de fasciner.


Liens avec la démarche artistique

Ma démarche artistique, qui s’inscrit principalement dans le champ des arts médiatiques et des pratiques numériques, cherche à révéler des phénomènes a priori imperceptibles ou invisibles à échelle humaine, dans une tentative constante d’ausculter le vide pour en révéler le contenu. Par divers protocoles de traduction ou de transcodage, mes oeuvres cherchent à faire contact entre le visible et l’invisible, notamment par la création d’installations sonores ou interactives. Il va donc sans dire que les notions de fantomatique et de spectral hantent mon travail de recherche de façon récurrente. Ainsi, la question des ondes électromagnétiques a accompagné une grande partie de ma pratique artistique au cours des dernières années, notamment avec This is Major Tom to Ground Control (2012), où des ondes radio provenant du cosmos sont captées puis traduites sous forme sonore, avant d’être utilisées comme matière première à la génération de texte aléatoire. Avec l’installation interactive pour aura et piano mécanique As We Are Blind (2016), c’est plutôt sur «l’invisible humain» que je me suis attardée. Conductance du corps, température de la peau, poids de la main, rythme cardiaque : ce dispositif capte et interprète en temps réel le champ électromagnétique humain sous la forme d’une production musicale et photographique unique. Avec cette installation, il s’agissait principalement de transposer un flux existant au sein du corps humain, mais par nature intangible, en des données plus sensibles ou identifiables afin que le spectateur puisse prendre conscience d’un état « élargi » de sa présence physique. Le titre du projet (que l’on pourrait traduire par Puisque nous sommes aveugles) fait d’ailleurs référence aux lacunes de la « bande passante » des cinq sens humains, qui définissent pourtant notre perception immédiate de la réalité. Si l’utilisation de ces données intangibles comme matière à produire un corpus musical pouvait se situer à mi-chemin entre un phénomène purement physique et une interprétation à connotation plus ésotérique, le projet Haunted Telegraph convoque lui aussi ce genre de questions. Évidemment, le but de cette installation n’est pas de travailler à établir un réel moyen de communication avec les morts, mais plutôt d’offrir une représentation inédite du monde afin de placer le spectateur dans des conditions d’écoute et de réception qui puisse être propices à révéler ses propres fantômes ; de lui proposer un temps d’arrêt et d’observation permettant d’attirer l’attention sur ce qui normalement échappe. En réinvestissant cette coïncidence de l’histoire des télécommunications et des techniques spirites occidentales par l’utilisation de l’objet télégraphique, mais augmenté des technologies actuelles, il s’agit de voir comment cet instrument peut servir d’interface et porter l’imaginaire dans une tentative de dialogue avec l’invisible.​​​​​​​